introduction
Chantal est la fille de ma meilleure amie Nicole et elle est
journaliste littéraire à la presse, elle s'est retrouvée en Haïti lors du
Séisme du 12 janvier 2010.
Elle était là pour un événement littéraire et a vécu le tremblement de terre,
elle aurait pû revenir dès le lendemain, cependant elle voulait être témoin
de ce que les gens vivaient les jours suivants du gros séisme.
Voici son dernier texte quand elle est entrée chez elle.
Toutes mes félicitations Chantal! Tu es l'héroïne de ta mère
et pour ceux et celles qui lisent la Presse tu es leur fierté.

C'est le genre de voyage que personne ne souhaite faire,
mais il n'arrive qu'une fois dans une vie: être rapatrié d'urgence dans son
pays à la suite d'une catastrophe naturelle. Nous l'avons vécu, comme quelques
centaines de Canadiens.
Nous étions en Haïti pour un reportage sur
L'énigme du retour de Dany
Laferrière. Mais mardi, dès 16h53, heure du séisme, il n'y avait pas plus
énigmatique que notre propre retour. Comment revenir à la maison quand
l'aéroport de Port-au-Prince est touché et que tous les vols sont annulés?
Sans trop y penser, nous sommes restés là-bas pour témoigner de ce que nous
avons vu. Mais vendredi, à bout de nerfs, un peu en choc post-traumatique il
faut le dire, nous avons accepté le ticket du retour. Nos six collègues de
La Presse venaient d'arriver avec une énergie fraîche pour poursuivre le
travail dans des conditions qui deviendront de plus en plus difficiles. C'est
précisément à ce moment-là que le photographe Ivanoh Demers et moi avons senti
le retour du refoulé, disons...
Samedi matin, donc, nos sympathiques hôtes qui avaient volé à notre rescousse
mardi soir, Jean-François Labadie et Johanne Malenfant, sont venus nous
reconduire à l'ambassade du Canada à Port-au-Prince, où ils passent tous les
jours pour avoir des nouvelles de leurs collègues de travail disparus. C'est
avec une émotion indescriptible que nous leur avons dit au revoir. Ils ne savent
pas eux-mêmes
combien de temps ils pourront rester, mais ils n'ont pas envie de partir,
toujours amoureux d'Haïti.
Sur place, une soixantaine de ressortissants canadiens attendent un vol pour
rentrer à la maison. Certains sont là depuis 48 heures. Ils doivent dormir
dehors, car les structures de l'ambassade sont incertaines depuis le tremblement
de terre. Première constatation: il y a parmi eux beaucoup plus d'Haïtiens
possédant la citoyenneté canadienne que mercredi, où on voyait principalement
des Canadiens sans citoyenneté haïtienne...
On prend vos noms, votre numéro de passeport. Vous ne pouvez apporter qu'un
bagage à main qui doit tenir sous un banc. Tout le monde inscrit nom et adresse
sur les plus gros bagages qui seront expédiés plus tard - on ne sait pas quand.
Ce n'est pas grave, évidemment. J'abandonne donc en sol haïtien mes vêtements
d'été, ainsi que des livres: Les gouverneurs de la rosée de Jacques
Roumain, Les arbres musiciens de Jacques Stephen Alexis, Amour, colère
et folie de Marie Vieux-Chauvet... En me disant que ça va me coûter cher en
frais de retard à la Grande Bibliothèque.
Nous avons une chance inouïe (ce n'est pas la première, après être sortis
intacts de la Villa Créole): nous sommes appelés sur la liste du départ à peine
30 minutes après notre arrivée. Danielle Ayotte, de l'ambassade, donne les noms
au micro. Soudain, elle s'interrompt. Elle vient de reconnaître une femme qui
arrive. Un grand sourire éclaire son visage... puis elle éclate en sanglots. On
oublie que les employés de l'ambassade sont touchés eux aussi par la
catastrophe.
À 11h35, deux autobus avec une quarantaine de personnes à bord prennent le
chemin de l'aéroport sous protection militaire, en sortant par l'arrière de
l'ambassade. Puisque le diesel manque, les routes sont moins encombrées. Nous
roulons à grande vitesse, en jetant nos derniers regards sur Port-au-Prince, qui
s'active toujours malgré les décombres. C'est aux abords de l'aéroport que la
tension monte. L'armée américaine tient la foule à distance à l'entrée.
Sur la piste, pratiquement que des avions d'armée. Nous pensions revenir sur
un vol d'Air Canada qui avait transporté des policiers, mais c'est dans un avion
Hercules de l'armée canadienne que nous serons. Impressionnant. Nous marchons
sur le tarmac en passant devant une femme blessée qui hurle sur une civière;
elle sera du voyage, avec un autre blessé. Une soldate-médecin major, Rhonda
Crew, s'occupera d'eux pendant tout le vol, ainsi que des personnes âgées; il y
a notamment une dame de 92 ans avec nous, super coquette, avec un grand chapeau
ultrachic.
Ce sont des soldats de Stanton, en Ontario, venus porter des vivres, qui nous
ramènent. Ils sont d'une grande gentillesse teintée de fermeté. Nous sommes
assis en rang d'oignon comme des parachutistes, ils nous aident à attacher notre
ceinture. On se croirait dans un sous-marin. Des bouchons pour les oreilles sont
distribués: le bruit des hélices et du moteur est assourdissant.
Je suis entourée de deux garçons d'une quinzaine d'années qui voyagent seuls,
Jonathan et Rodney. Leurs parents les avaient envoyés étudier en Haïti depuis
quelques mois, et vivre dans la famille. Ils ont perdu un cousin, des amis. À
Montréal, ils iront à Anjou et à Pointe-aux-Trembles. Ils pratiquent en riant
l'accent québécois et quelques sacres bien de chez nous...
En face de moi, un vieux couple d'Haïtiens d'une soixantaine d'années. Le
mari au visage bourru ne cesse de regarder sa femme du coin de l'oeil, avec
intensité. Puis il lui caresse doucement le bras. Ils dormiront enlacés pendant
une partie du vol. Je pense douloureusement à mes parents. C'est comme ça qu'ils
seraient si mon père n'était pas mort...
Nous devons faire escale aux îles Turques et Caïques pour faire le plein et
sortir l'un des blessés. Je discute avec Betsy Wall, qui est avec sa fille
Alexis. Elles sont de Cambridge, en Ontario, mais elles entretiennent une longue
histoire d'amour avec Haïti puisque Betsy y vient depuis 40 ans, tenir son petit
hôtel et aider les coopératives agricoles. «Il y aura sûrement une migration
vers les campagnes, ce sera l'occasion de miser encore plus sur l'agriculture,
croit Betsy. C'est important.» Pour elle, aucun doute: elle reviendra en Haïti.
«Nous allons reconstruire! C'est tellement plus vendeur de parler d'Haïti comme
d'un pays pauvre, mais on n'a pas idée des richesses de ce pays, qu'il faut
aborder avec son humanité.»
Je discute aussi avec Joseph Pierre Leonard, qui a vécu 30 ans au Québec et
qui est retourné en Haïti il y a dix ans. Son neveu et le mari de sa soeur sont
morts dans le séisme. Charismatique et pénétré, il me dit qu'il travaille dans
le vaudou. «Le séisme, c'est du passé, nous devons regarder vers l'avenir et
nous demander ce que nous voulons sur cette terre. Vous savez, une chanson
vaudou dit: "Tous les jours, nous accomplissons des miracles, mais il n'y a pas
d'yeux pour voir..."»
Jean Kidd est un religieux des frères du Sacré-Coeur. Le collège où il
enseignait a été détruit, ainsi que le Collège canado-haïtien construit avec l'ACDI.
Ils accueillaient à eux deux 3500 élèves. «Nous en avons perdu beaucoup...»
Le vol vers Montréal durera au moins six heures. En survolant New York, les
soldats iront chercher un à un les trois enfants à bord pour leur montrer la
vue, histoire de leur changer les idées. Et nous mangerons un repas chaud, bien
meilleur que ce que l'on trouve dans les vols commerciaux... Pendant la
descente, les vieilles dames aux beaux chapeaux prient, yeux fermés, mains en
l'air. Ivanoh et moi les regardons d'un air amusé et tendre. Ils applaudiront
tous à l'atterrissage et c'est la première fois qu'on ne trouvera pas ça
quétaine.
.....
Comment vous décrire cette arrivée? Nous avons le coeur battant à l'idée de
retrouver nos proches. Mais il faudra auparavant traverser une armée de
secouristes. Sur la piste, des ambulances, des policiers, des voitures avec
gyrophares, deux autobus qui nous attendent, des couvertures de la Croix-Rouge
pour nous protéger du froid. Procédures spéciales et accélérées de douanes.
J'aurais bien aimé rapporter un Barbancourt 5 étoiles, mais je n'ai que mon sac
à main. Personne n'a quoi que ce soit à déclarer, évidemment. Sauf son
témoignage personnel sur la tragédie.
Jus, muffins, sollicitude de toutes parts, l'accueil est royal, le service
est impeccable, je n'ai aucune critique à faire, mais je me sens exaspérée. Le
contraste est si grand entre ce que je viens de quitter et ce qui me reçoit que
c'en est absurde. Si on m'impose un psy, je pète les plombs, c'est sûr. On
l'offre, mais on n'est pas obligé, heureusement.
Nous sommes de nouveau transportés vers l'hôtel Wyndham où nos familles nous
attendent. Et les médias. Et la ministre Line Beauchamp. Alouette. Il est près
de 23h.
Ma mère, en larmes, me serre dans ses bras, entourée de mon chum, de mon
frère et d'une délégation d'amis. Ivanoh retrouve sa blonde. Je n'en espérais
pas tant! Nous pouvons voir sur leurs visages les séquelles de nuits blanches.
Ce n'est que maintenant que nous pouvons comprendre à quel point ils ont été
inquiets. Une dernière accolade entre collègues, Ivanoh et moi. Nous savons que
nous venons de vivre ensemble quelque chose d'inouï, dont on se souviendra toute
notre vie.
Le reste m'appartient. Du domaine privé. Mais tout à l'heure, quand j'ai
enfin ouvert la télé, avec une certaine appréhension, j'ai vu qu'à l'hôtel
Montana, on a retrouvé, vivante, la soeur de la copropriétaire à qui j'avais
parlé mercredi, et dont le regard me hantait.
Et malgré toutes les images horrifiantes défilant devant mes yeux, malgré
l'évidence de la situation qui s'aggrave, pour la première fois depuis mardi,
16h53, j'ai pleuré. De joie.